Monday, April 24, 2006

Racontez vos vacances

"Elle est retrouvée.
Quoi? L'éternité.
C'est la mer hallée
Avec le soleil."

Je suis parti. J'ai pris un train à grande vitesse, j'avais besoin d'un dernier haut le coeur, puis un train express régional qui s'est arrêté dans des gares désertes aux noms qui m'ont enivré - Pauillac, Margaux,... -, et puis j'ai pris un bus, dans lequel nous étions trois, qui me rappella sensiblement un Greyhound que j'avais pris dans la fin des années 90 pour rejoindre les Cascades depuis Portland. On m'a laissé à un arrêt désert. J'ai marché, surchargé de livres et de vêtements inutiles, sur le bitume abimé, l'air était légèrement frais, et au détour d'une rue, un grand coup de vent m'a surpris, et déjà les senteurs marines. Pas un chat. Pas un animal. Pas une femme. Des maisons de brique rouge et de volets blancs pour rappeller l'existence sporadique de la bourgeoisie estivale. J'ai délaissé ma guitare et mes bagages, et j'ai marché contre le vent vers la marée. J'ai pris la dune par derrière, j'ai grimpé et à chacun de mes pas, je glissais doucement de quelques centimètres dans la pente froide et sèche aux mille pierres minuscules, mais je ne décourageai pas, et quand j'arrivai en haut, entre les herbes des sables, je vis le rayon vert. Et les cumulus, majestueux, terrifiants, désirables, prêts à alimenter mes rêves trop embrumés.

La mer était déchainée. Elle semblait m'appeler de toutes ses forces, -et je n'en avais aucune. Alors je lui ai dit que pas tout de suite, il fallait d'abord que me lave, que je me sèche, que je mange un peu, je n'étais pas encore prêt voyez vous. Je suis rentré à la maison de famille.

Dès l'instant où je suis entré j'ai su que j'étais dans un chez moi qui ne m'était pas familier. La demeure estivale à Paques sent différemment. Je me surpris moi-même à sentir, moi dont les narines étouffées par le tabac fatiguaient depuis quelques mois. Soudain j'avais le flair, et je sentais que je me sentirais bien. Que ce serait parfait, mais pas asssez confortable pour que je me laisse aller à la paresse. Etais-je venu pour écrire? Faire "le point"? Dormir? Glander? Manger? Oui, sans doute. Et je sus aussitôt que je n'écrirais rien. Mais que j'avais aussi eu raison de venir sans compagne. Cette solitude tant fantasmée me réconforta aussitôt.

Avec beaucoup de chance, une chanson se coucha près de moi sur le papier dès le lendemain matin peu après la découverte d'une exceptionnelle érection matinale. Je la jouai vingt fois d'affilée, et de deux manières: une version bossa nova nostalgique pour la plage, une version pop enlevée désespérante pour les caves urbaines. Heureux, je m'assis en terrasse, et goutant à la fois de mon café noir et de mes tartines beurrées à la confiture de rhubarbe, je lus les nouvelles du Monde, m'épouvantant des faits que notre humanité est loin de nous réserver mais nous déverse aujourd'hui.

Je redécouvris ce qu'était mon corps. Celui que j'avais oublié quelque part dans un avion en montant à Paris il y a six ans... Je joggais sur la plage, en tenue irréprochable toutefois, le tee-shirt assorti à mes chaussures de course à pied, oui, madame, me forcai à des séries de pompes viriles à l'abri des regards éventuels toutefois, faut pas déconner non plus. Je fis le marché, m'entretenai des différentes tapenades avec une cinquantenaire allemande, m'autorisai l'achat de cumin pour mon munster, et autres gourmandises. Je m'empiffrai de légumes et de fruits trois fois par jour, terminant toujours par un morceau de gingembre sous la langue pour me rappeller divers baisers anciens. Je dormis bien, sans excès. Je ne m'ennuyai pas un instant. Un coup de téléphone par jour me rappelait à la civilisation et toute la villa semblait s'ébranler à chaque sonnerie. Je me fus un compagnon irréprochable et m'en délectai, ravi de ces plaisirs égoïstes et misanthropes.

En fin de semaine, je rejoignis les Pyrénnées de la Vallée d'Ossau et m'émerveillai de nouvelles couleurs que le soleil m'avait cachées, tout droit sorties d'une toile de Turner. Je feuilletai Elle, et fus surpris par mes élans d'excitation juvénile -je n'avais pas vu de femme depuis 7 jours!-. Et je révassai avec délectation dans l'herbe humide et fraichement coupée, un verre de Graves ou de Gaillac à la main pour me faire tourner la tête aux sons du piano familial. Celui-ci était en effet exceptionnellement envouté par une grande pianiste lithuanienne de passage avec le Carnaval de Schumann, et sa folie toujours dangereusement séduisante.

Et puis je suis de retour.

...

Pardonnez-moi de vous contenter de cette prose inoffensive pour l'instant. L'intéressant, j'ai envie de le garder pour de plus belles occasions. Je suis vivant, c'est tout, sachez-le.