Saturday, March 04, 2006

Le cinéma de fond

Il y a la musique de fond, celle que l'on n'écoute pas mais qui prend place dans un espace, façonne une atmosphère, donne une touche de nuances, de couleurs à un lieu et permet la vie nonchalante en sa compagnie. Le silence ne suffit pas à tous les endroits. De la même façon, il existe certains endroits où la vie seule ne suffit pas, où il nous faut un reflet. Peut-on alors parler de cinéma de fond?

C'est dans une salle de la rue Git-le-coeur que hier soir je réfléchissais à cette idée. Accompagné, je visionnais les trois heures d'une bande dont une vieille amie m'avait dit s'être ennuyée. Ironie du sort: Les amants réguliers, puisque tel était le titre de ce long-métrage signé Philippe Garrel, m'a tout simplement ravi par l'atmosphère qui s'est installée dans la salle de projection tout au long de ses 178 minutes. Un long hommage en noir et blanc à la Nouvelle Vague certes, avec tous les codes d'un genre que j'affectionne, le naturel de personnages comme pris sur le vif, l'obsession existentielle, la lenteur de regards et de paroles qui sonnent toujours comme autant d'aphorismes définitifs, l'irruption de courtes musiques peu coordonnées à l'image en des moments souvent surprenants, l'image d'une femme naïve qui pourtant a toujours le beau rôle et bien sûr le tragique impaquable d'un héros qui court (ou recule) à sa perte. Comment ne pas s'attacher à cette lenteur cinématographique d'êtres pour lesquels l'avenir a autant d'intérêt qu'un rêve que l'on veut conserver plutôt que de se réveiller, dans une ville comme Paris, en proie à un chaos métaphorique (ici, Mai 1968 et ses lendemains opiacés en toile de fond)?

Oui, j'ai aimé vivre devant cette toile de fond, une toile mouvante comme autant de tableaux se succédant, jouant avec les flous et les mises au point, les éclairages et la mise en valeur de sons quotidiens dont la valeur semble soudain inestimable. Mon amie me chuchotait: "Ce film me donne envie de voir la lumière." Je lui répondais que la nuit nous ouvrait ses bras. Et puis, naturellement, nous nous embrassames comme deux adolescents dans un drive-in. Nous souriions aux paroles si naturelles de personnages qui nous rappellaient nos vies. J'étais autant amoureux de Louis Garrel (splendide visage et classe indolente, au charisme d'un Marcello fellinien) que de Clotilde Hesme (douce Anna Karina aux yeux profonds et au comportement imbécilement attachant), personnes que j'aimerais rencontrer à l'avenir, avec qui j'aimerais marcher dans certaines rues autour de République, à la lueur de frais réverbères. J'aimerais aussi marcher devant leurs images. Oui, il faudrait pouvoir marcher devant ce film, il faudrait pouvoir faire la cuisine devant cette tapisserie, pouvoir couper le son et jouer du piano aux moments où on le désirerait, pouvoir peindre ses "paysages", le prendre pour modèle de la même façon que Van Gogh s'installait pour peindre ses champs torturés. Il faudrait pouvoir boire un verre de bon Bordeaux et en projeter la robe à l'écran, il faudrait pouvoir lire un livre savoureux de dimanche après-midi à voix haute ou basse et faire semblant de souffler leur texte aux acteurs du bout des lèvres.

Et, quand la bande touchera à sa fin, plutôt que de les détruire, nous repeindrons tous les murs de la ville de nos beautés.