Saturday, November 26, 2005

Mon fils s'appelle Robert

Avant de devenir grand, et de vouloir etre plus grand que tous les autres, j'etais petit et je voulais etre petit comme tous les autres. Je voulais utiliser les mots de tout le monde, et leur donner ma propre valeur extraordinaire. Ainsi, je voulais appeller mon grand-pere "grand-pere", voire dans quelques moments d'errance "papi"... Pas d'pitie pour les lopettes, comme on disait dans la cour de l'ecole Jeanne d'Arc.

Alors, un jour, je vins demander a mon grand-pere, alors qu'il faisait sa sieste dans son lit a balledaquin: "Dis, Robert, je peux t'appeller 'grand-pere'?". Comme lasse d'une question trop souvent attendue, l'air toutefois attendri mais le regard decide, reclamant l'attention, il me retorqua, de cette fois qui deviendrait bientot faible: "Comment je t'appelle, moi? Charles-Baptiste, non? Je ne t'appelle pas 'petit-fils', que je sache... alors tu m'appelles Robert." La logique etait implaquable, l'autorite de ces mots etait telle qu'elle me faisait oublier que 'grand-pere' etait extraordinairement commun, tandis que 'petit-fils' etait communement extraordinaire. Je ne bronchai pas. Et je l'appellerais Robert tout le reste de sa vie. Et jusqu'aux derniers moments, il m'appellerait Charles-Baptiste, en entier. Avis aux paresseux.

Le petit-fils que j'etais n'est plus qu'un fils a present. Robert, 97 ans, sera mort dans quelques heures. Utilisons les mots qu'il faut. Les mots. Encore. Le corps qui ne le meritait plus va le quitter; je sens qu'il va sourire a la fin, du moins c'est ce que j'aime imaginer, histoire de passer le relais. Et quand de fils je deviendrai moi-meme pere, mon premier fils s'appellera Robert. Cela fait bien trop longtemps que les Robert n'ont plus eu les corps qu'il leur faut.

Sois en paix, Robert, avec les femmes qui t'ont aime et les lettres que tu as preferees.