Tuesday, October 11, 2005

"Last night, she said..."

Merde, deja sept heures quinze! Le sign-up commence a 19h30 et je suis a au moins 40 blocks du club! Je fonce dans le subway conditionne, je tousse, je sue, j'arrive en bas d'Essex, je fais un block East sur Houston, je remonte les rues, je passe devant le Jap' a groupies de ce week-end et j'arrive au fameux Sidewalk Cafe. Fameux, je ne sais pas, mais fame, certainement.

Ce genre d'endroit, dans les livres, ca devait etre un endroit enfume a mort. Maintenant, c'est pareil, sauf que ce n'est pas enfume. Donc ce n'est pas pareil du tout. Enfin, je vais arreter de me plaindre.

Sans interet.

On m'a dit de demander Latch, un juif new-yorkais typique, chemise a fleurs cintree et lunettes a grosses branches noires. "In the back, hon'." - me repond la serveuse en jupe et bas rayes noir et blanc horizontalement. Latch est au fond, a une petite table, il pioche dans un panier et donne des petits papiers a chaque personne qui se presente devant lui. Parait qu'il y a un numero dessus, qui determine l'ordre de passage. Un numero entre 1 et 50. Si tu te tappes le 48, c'est a peu pres sur que tu vas passer a 1h30, quand y'aura plus personne dans le bar a part les Republicains. Alors, autant aller te coucher. Sauf que si tu vas te coucher, autant ne jamais revenir. Ouais, c'est ca, New York. Faut manger du cafard. Et devant moi, y'a peut-etre vingt musiciens qui attendent la queue basse leur petit numero pour faire leur grand. Ca tremble en bord de scene, le retour est impossible.

Je prends un verre au bar, c'est l'happy hour, alors j'ai droit a deux verres pour le prix d'un. Je suis tout seul au comptoir avec mes deux bieres, j'y trouve quelque chose de deprimant. Un gay sale et punk a cote de moi me sourit, en hochant sa tete a cheveux decolores. Je mate la serveuse, a qui il manque une dent et un visage.

Il y a de tout ce soir. Une hippie en robe a fleurs qui chante a genoux a cappella, un fat poet qui harangue la foule avec ses "I am a-beautiful, I am a genius, I am strong, I am American.", un pianiste a un bras ("Give him a hand!"- balance Latch dans la cabine), deux musiciens de la Nouvelle-Orleans a la recherche de Dieu, un chauffeur de subway qui feels patriotic tonite, un grand rabbin avec une guitare de 30 cm qui commence par "It's a beautiful country, I'm so glad we took it from the Indians." et qui finit par "And I'll do the same, with them Palestinians, put them all, in reservations.", il y a aussi un joueur de banjo qui bluesette un "it's a new york thang and if you dont get it well then go to hell", une joueuse de mandoline de 60 ans qui repete pendant un quart d'heure "i have to play" alors que personne ne l'y oblige, sauf peut-etre Jesus Christ who knows who she believes in y'know, quelques singer-songwriters du Village, des feministes aux longs cheveux blonds, un punk de 40 ans qui ressemble a un Sudaf, et un punk de 15 ans qui semble venir de Brooklyn avec sa guitare-jouet qui clignote, il y a aussi un Francais qui chante une seule chanson, sorte de recap des grands couples de l'Histoire ou il est question de Bush et Saddam a un moment, ca leur plait aux Ricains, ils applaudissent trois fois. La Trinite.

Et puis, a cote de moi, il y a Tara Lia. Elle semble etre jeune, probablement 17 ans, une sorte d'Italienne Americaine qui est venue avec sa maman ("but dont worry about my mom she's more like a friend"). Elle va jouer, bientot. Une chanson qui s'appelle Rebound Girl, un air teenage, quoi. Elle est un peu enveloppee, et comme beaucoup elle fait son petit complexe, mais elle a quelque chose d'extremement excitant, un cote country girl sortie du ranch en attente de depucellage en zone urbaine. Sa peau est tres pale, ses levres extremement delicates, d'une finesse rappellant l'elegance d'Audrey Hepburn. Quand elle les entrouvre, c'est pour faire sa belle: "I have some good connections actually, especially also because I usually go out in clubs, with celebrities and all, I come from Rhode Island you know, and I dont really have a band but I used to, my dad payed my musicians, but I thought they were all bastards, -and I swallow." OUi, parce qu'en fait, au bout d'un moment je n'ecoutais plus, je l'imaginais les fesses a l'air fouettee au lasso sur des bottes de foin. "Can I call you Frenchy?". "Not yet, dear."

Et puis Emma debarque. Elle me parle de Kundera, de son chat qu'elle veut appeller Jean-Michel, ou Jacques, oui, Jacques correspond plus a sa personnalite, essaie de m'expliquer pourquoi elle etait heureuse de me revoir la semaine passee, avec une theorie obscure sur les coincidences entre les grandes villes de l'Histoire, je ne comprends rien, mais je jubile, je sens bien que Tara, ca la fait chier qu'une autre fille ait debarque. Je suis rarement si orgueilleux, mais je peux sentir cet enervement coquet si terriblement feminin a ma droite, et cette prise de tete arty a ma gauche. C'est irresistible. Puis Emma est partie en me conseillant de passer la voir au coffee shop ou elle bosse, le sourire aux levres et les cheveux mouilles.

Tara Lia monte sur scene et joue. C'est pas terrible, elle sait a peine jouer de la guitare, une voix avec quelque chose, mais bon, le lasso a fait son effet dans ma tete, alors je sens que mon jugement est atteint. Elle revient, je ne lui fais aucun compliment et je lui dis que je vais partir. "Oh really? Are you coming back next Monday?" "well, if you're coming i'm coming". Latch passe et me balance un "Excellent stuff, Charlie, I wanna hear more, come back and I'll book ya." Tara dit a sa maman qu'elle va me walke out. Alors, elle part devant, m'attend. Je l'embrasse sur la joue. Elle rougit et fait: "Well, I'll see you next Monday." "You bet." elle se retourne, et ses boucles voltigent un instant dans l'air humide nocturne, j'ai l'impression d'avoir quarante ans, d'etre professeur d'histoire, de sortir avec une de mes eleves et de me refaire une jeunesse. J'ai toute la vie devant moi.

J'allume une cigarette et m'engouffre dans les lueurs de reverberes. Une biere et un bagel cream cheese negocie a un dollar chez le Chinois du coin me menent jusqu'a mon lit. Je m'endors, et je reve de grenouilles rouges avalant des cafards, tandis que Fred Neil en bande-son susurre; "The Water is Wide" avec sa voix de baryton a retourner les grands-meres dans leur tombe. Bizarre, cette ville, bizarre.