Tuesday, October 18, 2005

La vie reprend - les aventures d'Oreste a Times Square

J'ai eu il y a deux jours cette discussion intriguante avec mon ami TS. Il ecrivait dans une lettre a sa fiancee qu'il la trouvait "belle comme le jour". L'expression m'a bouscule. J'ignore pour quelle raison mais j'aurais ecrit le plus naturellement du monde "belle comme la nuit". C'est la que j'ai compris qu'il me fallait reprendre mes deambulations nocturnes. Que ma vie le jour n'etait que trop peu d'interet esthetique.

Alors, New York la nuit. Ce sont des avenues vides aux feux electroniques et celestes a la fois. Ce sont des bouches d'egout adulteres repandant des fumees dans lesquelles on s'engouffre en fermant les yeux au vide, disparaissant dans la nuit comme par magie noire. Ce sont des personnages de film qui errent a la Providence. Ce sont des pas qui claquent, le macadam du cowboy detronant le pave de l'intellectuel revolutionnaire. Ce sont des sirenes qui tournoient jusqu'au 28eme etage puis retombent d'un seul poids et claquent sur le bitume avec force. Ce sont des senteurs de junk food qui mettent en appetit.

Il est tard deja. Je rentre a pied, epuise. Mon tour est venu a une heure du matin. Une seule chanson. "Les etats d'ame". J'annonce: dont get a tan, you'll never be naomi, don't do commercials for cars you'll never be claudia, don't do cocaine you'll never be kate moss... la ils rigolent... what i like in you are the details noone sees... et la le ooooooooooooooooh de sitcom...... stop being americans, damn. Re-rires. Je joue. Ca hurle, voire voire voire ca chantonne au troisieme refrain. En tout cas ca tappe dans les mains au pont. Lach me propose un gig, au micro du fond de sa cabine en articulant "chale-bapetiiiiiste". Donc ca y est, c'est fait jai mon premier booking a NYC. Je sors, je tombe sur un London lad, glandeur dessinateur que j'avais repere pour sa seduisante beaute androgyne d'athlete a cheveux longs au concert des Rapture, dont il a d'ailleurs conserve avec sagesse le bracelet mauve. Il a une tendance a l'hysterie et a l'emotion facile, qui caracterise tant les rapports dans lesquels les exiles se vautrent usuellement, -pour evoquer le "pays". Ich bin ein Europaer. Mais ca me fait du bien. On va sortir ce soir. A Williamsburg. Boire de la Vodka offerte en s'improvisant critiques de photos trash-chic. Ce sera sucre, je pense. Il s'appelle Arthur. Peut-etre le declin de l'Empire Britannique...

Et puis, un mec vient me voir et me parle d'un vieux club punk qui a des problemes de bail, qui est pas loin en fait, mais bon visiblement l'endroit survit grace a des donations de rock-stars genre Debbie Harris ou je sais pas qui. Il va y organiser un open mike pour singer-songwriters underground le 3 novembre, genre showcases pour les booker ensuite. Et il veut a tout prix que j'y sois pour jouer. Moi, un BCBG? Un club punk? J'accepte humblement en lui demandant en riant s'il provide les drugs. Il me dit yeah I provide the drums. On se quitte avec une accolade sincere.

Il y a aussi Paula Valdstein dans un coin, la Jeff Buckley feminine locale. Elle vient d'Israel. Trois ans qu'elle est la. Elle est hors temps et possede une voix qui fait vouloir sangloter dans un lit d'enfant. Beautiful dreamer, qu'elle s'appelle sa chanson. Quand elle vous regarde, c'est comme si pour elle il n'y avait que vous qui existat dans l'univers. Elle ne porte toujours pas de soutien-gorge et on peut sentir ses seins fremir de desir et d'ambition a 'walking distance' comme ils disent. Elle porte des paillettes sur les paupieres, ce qui fait que la voie lactee s'ouvre a nous quand elle ferme les yeux, et ses levres sont une oeuvre d'art expressioniste. Une larme me coule le long de la joue, je la sens contourner ma fossette, alors que je souris malgre moi. Elle vient me voir apres son set, je lache un 'beautiful' timide qui n'a pas vraiment de destination. Elle me prend les mains, les caresse, me remercie et me donne un sourire tres proche de mon visage, me supplie de me donner mes dates de concerts et s'en va, la guitare sur le dos, ce dos dont j'aimerais soudain decouvrir l'absence d'angles. A cet instant, il ne me reste plus qu'a me raccrocher a l'insignifiante discussion que j'engage avec son bassiste, sur la quete de profondeur dans la legerete apparente du chanteur de variete. J'en suis a ma troisieme biere, et j'ai cette impression desagreablement jouissive que jamais la tete ne m'a autant tourne avec si peu d'alcool. Emmick parle d'une voix posee et rassurante, -normal c'est un contrebassiste, mais on sent chez lui une magnanimite sans bornes. Nous en convenons que l'entertainer est le repere de notre societe actuelle. Je tente ensuite de jammer au sous-sol avec un joueur de blues mais l'ennui me vient vite. Paula Valdstein a envahi la piece. Elle a laisse des traces d'elle partout.

Alors lentement, d'une voix claire, je prononce a voix haute tres articulee, juste au-dessus du nouveau des conversations afin que tout le monde entende cette phrase typiquement americaine que moi, petit con de francais, je pensais ne jamais sortir: "Why can't a few beautiful people just not be talented?".

Deux paires de chaussures, quand on vient a New York. Deux paires de chaussures.